Interview, Cédric Ouanekpone:«En tant que jeune, donner l’exemple est la première chose à faire»

Il fait parti des rares jeunes centrafricains à avoir un regard objectif sur les tragiques événements du pays. Son nom est Cédric Ouanekpone, leader des jeunes, apolitique et fervent croyant, il nous livre ici son analyse de la crise

Cédric Ouanekpone(Photo crédit: Facebook)

Cédric Ouanekpone(Photo crédit: Facebook)

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Cédric Patrick Le Grand OUANEKPONE, Je suis né le 08 mars 1986 à Bangui, j’ai actuellement  28 ans. Je réside à Fatima dans le 6ème arrondissement de Bangui. Je suis étudiant en 7ème année de médecine à la faculté des sciences de la santé (FACSS) de l’université de Bangui. Je suis également le président du Club RFI Bangui FONONON qui est une association culturelle et éducative en milieu jeune. J’ai fondé également  en 2007 l’UASCA (Union des Anciens Séminaristes Carmes) qui est une association réunissant des jeunes anciens séminaristes autour des valeurs humaines. Je suis enfin co-fondateur et vice président des ONG JFDDH (Jeunes et Femmes pour le Développement et les Droits de l’Homme) et FEED (Femmes et Enfants pour l’Environnement et le Développement).

La République centrafricaine traverse depuis plusieurs mois, exactement le 12 décembre 2012, une tragédie, quelles sont, selon vous, les causes profondes de cette crise qui est loin d’être terminée ?

Permettez-moi tout d’abord de saluer la mémoire de tous ceux et celles qui ont perdu la vie ou le sens de leur vie dans cette indescriptible tragédie que les mots ne sont pas assez forts pour condamner. Les causes profondes de cette tragédie sont légion et réelles, même les experts ne sauraient donner une liste exhaustive. A mon humble avis, tout cela est parti d’un conflit structurel. En effet, une partie du territoire a été pendant longtemps délaissée, abandonnée à la merci des prédateurs de tout genre par les pouvoirs qui se sont succédés à la tête du pays avec en toile de fond la pauvreté et le sous-développement. Manque d’écoles, d’infrastructures routières, de cadres (enseignants, médecins…) dans certaines parties du pays est une bien triste réalité que personne ne peut nier tout comme la gestion clanique auréolée de népotisme, de corruption et de gabegie des régimes antérieurs. Seulement, fallait-il nécessairement toute cette foudre de violence pour revendiquer ces droits ? Et pire encore à des gens qui sont tout aussi victimes que les autres ? A cela, j’ajouterai la perte du sens du patriotisme, la médiocrité et l’égoïsme  des hommes politiques centrafricains qui se font manipuler et assujettir  par tour de bras, le mercenariat, l’impunité, l’analphabétisme, la perte de la culture du mérite et le manque d’un dialogue sincère qui a permis à la haine de s’accumuler dans les cœurs pour finir par s’exploser avec tous les impacts que nous connaissons aujourd’hui. Je ne parlerai pas de l’immensité de nos richesses qui suscite bien des convoitises des spoliateurs et prédateurs qui ont tout intérêt à ce que nous nous divisons, nous nous entre-tuons leur permettant ainsi de tirer leur épingle du jeu…

Je n’en parle pas parce que c’est à nous de leur dire non car comme disait Martin Luther King : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon, nous allons mourir ensemble comme des idiots ».

Toi qui es chrétien, que dis-tu aux personnes qui continuent de clamer haut et fort qu’il s’agit d’un conflit inter-communautaire en Centrafrique?

C’est archi faux. J’ai beaucoup de respect pour les médias car j’ai toujours considéré cela comme le meilleur métier du monde. Malheureusement, j’ai été horriblement choqué par cette campagne médiatique autour d’un prétendu conflit interreligieux qui a fini par devenir un endoctrinement pour la majorité analphabète du pays. Je comprends que la RCA a toujours été méconnue du reste du monde depuis l’empereur BOKASSA, méconnue même de la plupart des journalistes qui sont arrivés pendant la crise et je sais aussi que parler de la crise de cette manière tout comme parler du pré-génocide est peut être l’un des moyens forts pour attirer l’attention et obtenir des résolutions. Mais tout cela a été fait dans le grand mépris des valeurs et réalités centrafricaines, cela ne signifie pas que je veux ignorer les crimes et massacres inacceptables, odieux et déshumanisants que nous avons connus.

Je crois simplement qu’un vrai musulman comme ceux que j’ai connus ne peuvent pas toucher à un seul cheveu d’un chrétien et vice versa. Ce n’est pas parce que quelqu’un est muni d’une croix ou d’un chapelet qu’il a dérobé quelque part qu’on doit conclure qu’il est chrétien ou musulman, même un aveu de sa part ne suffit pas et les leaders des communautés religieuses ont prouvé à suffisance qu’ils étaient unanimes et solidaires contre cette dérive.

Une chose que les gens oublient aussi c’est que théoriquement en RCA nul n’est athée ou animiste en dehors des autochtones (Pygmées) même si en réalité très peu de gens  pratiquent  réellement la foi en Dieu pour la simple raison que clamer son athéisme comme on le voit ailleurs est encore stigmatisant ici en général. Cette histoire de conflit interconfessionnel est ce qu’on veut nous faire croire, nous inculquer et nous faire faire tout comme on essaie de nous faire comprendre que la partition est la panacée aux problèmes de notre pays.

En tant que jeunes, qu’est-ce que tu as fait ou que tu comptes faire pour participer à la résolution de cette crise ?

En tant que jeune, donner l’exemple est la première chose à faire.

Dans notre situation actuelle, il n’y a plus de temps d’hésiter ni d’épiloguer mais il faut agir concrètement à chaque minute de chaque jour. Ne pas s’investir dans les manigances qui tendent à élargir le fossé et à éloigner la paix. Ne pas céder à la manipulation et à la corruption de l’innocence. Diffuser des ondes de paix autour de soi. J’ai d’abord mis ma connaissance médicale au service des patients dans les sites de déplacées sans discrimination même à la mosquée du KM5 (où j’ai accompagné à deux reprises une ONG musulmane, Miséricorde, pour consulter des malades et leur administrer des soins) et vous savez qu’en soignant vous écouter et vous communiquer aussi, une occasion souvent idéale d’envoyer des ondes de paix. Ensuite au niveau du Club RFI, j’ai organisé une session de formation sur « la participation de la jeunesse à la résolution pacifique des conflits » où une cinquantaine de jeunes responsables dans leur lycées et facultés ont bénéficié d’une formation sur la communication pacifique, la non violence, la vérité, la justice, le pardon et la réconciliation avec une phase pratique sur un site de déplacés internes. Au niveau du JFDDH, nous réaliserons dans les jours qui viennent un projet dénommé : « Les noyaux de paix » qui seront créés dans les arrondissements autour des chefs du quartier avec qui les jeunes et les femmes entretiendront des cellules de paix avec des activités concrètes… Au niveau de l’Église, dans ma paroisse Notre Dame de Fatima qui été terriblement attaquée fin mai, nous les jeunes avons produit un film sur la cohésion sociale entre chrétiens et musulmans dénommé «  la Colombe » qui sortira d’ici peu et dont j’ai eu l’honneur d’être le réalisateur. C’était un acte concret pour la paix car lors du tournage et des répétitions, les coups de feu nous accompagnaient et il fallait parfois se cacher autour d’une maison ou se plaquer au sol quelques minutes avant de reprendre. ..

Lors de la journée Internationale des Réfugiés le 20 juin dernier, votre association le Club RFI Bangui FONONON a organisé en collaboration avec ses partenaires, une manifestation culturelle qui a vu la participation de centaines d’élèves et d’étudiants, quels ont été les partenaires ? Et quels messages voulais-tu faire passer?

Il s’agit d’un concours de création artistique (dessins, textes, poèmes…) que nous avions organisé le 20 juin dernier en partenariat avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) à l’occasion de la journée mondiale des réfugiés autour du thème : « Une seule famille déchirée par la guerre, c’est déjà trop ». Les messages étaient simples. D’abord, permettre aux jeunes élèves et étudiants de compatir et de témoigner leur soutien aux réfugiés et déplacés prouvant ainsi que la jeunesse n’est pas insensible à leur douleur. Ce qui n’est pas faux car 2 participants sur 3 des 212 candidats étaient eux aussi des déplacés ou des réfugiés, du moins ils  l’ont été quelques mois plus tôt. Ensuite pousser les jeunes à réfléchir sur comment tout cela est arrivé et comment faire pour que cette tragédie ne se répète plus.

Cédric Ouanekpone lors de son discours du 20 juin 2014

Cédric Ouanekpone lors de son discours du 20 juin 2014

A travers leurs récits pittoresques et combien émouvants ainsi que leurs images palpitantes, les jeunes nous ont prouvé ce jour-là qu’ils sont au rendez-vous et qu’il ya une petite raison de garder espoir. J’ai été très satisfait et encouragé.

En tant que jeune qui a beaucoup milité dans les associations, pense-tu que la jeunesse centrafricaine est-elle manipulée  dans ce conflit? Si oui, quels conseils donnes-tu  à ces jeunes?

Oui, il est clair net et limpide que la jeunesse a été manipulée, instrumentalisée au service des intérêts égoïstes. J’ai été très malheureux de voir combien les gens ont osé profiter de l’ignorance et de la misère d’une jeunesse sans défense et abandonnée à elle-même, sans repère ni modèle à suivre.

Il ne faut pas aussi minimiser la colère et la haine de ces jeunes qui ont voulu coûte que coûte venger parce qu’ils ne savaient pas pourquoi on leur voulait tant alors qu’ils étaient aussi que des victimes. Je dirai à la jeunesse centrafricaine de se ressaisir, d’identifier ses forces et de recenser ses faiblesses pour y travailler et aller de l’avant car l’avenir du pays ne dépend que de nous. Ne soyons pas candides car personne ne nous sauvera de cette situation si ce n’est nous-mêmes et nous avons déjà expérimenté combien les forces manipulatrices sont incapables de sécréter le bonheur. La faiblesse patente des forces internationales présentes dans le pays nous le confirme suffisamment. Nous ne sommes pas différents des autres jeunes du monde, ils nous dépassent certainement en moyens et en possibilités mais à leur différence nous ne sommes pas nés dans un pays où on a déjà tout construit. Cela veut dire que nous avons l’immense chance de construire notre pays à notre manière de telle sorte que les générations futures se souviennent à jamais de nous comme eux se souviennent de leurs ancêtres. Allons-nous laisser cette chance nous échapper ? Si la réponse est non alors formons-nous, cultivons la solidarité qui a tant manqué à nos pères qui ont lamentablement échoué. Retroussons nos manches  et allons de mains calleuses en mains calleuses  vers la réalisation de cette aspiration profonde au bonheur et au développement humain intégral qui est ancrée en nous tous.

Quelles sont les critères pour être un bon leader ?

Je ne saurais le dire avec exactitude. De mon humble expérience en milieu jeune, je crois qu’il faut tout d’abord être exemplaire. Les jeunes ont besoin de croire et de suivre celui qui fait ce qu’il dit, qui donne l’exemple, qui est crédible, qui prend des initiatives lorsque tout est bloqué et qui agit là où beaucoup préféreraient s’abstenir. Il y a dans cet « être exemplaire » un mélange d’honnêteté, de créativité, de détermination et de renoncement. Ensuite, un bon leader doit savoir être proche des autres, les comprendre et surtout les écouter notamment lorsque son point de vue diverge du leurs.

J’ai toujours apprécié cette définition d’un jeune d’Afrique australe reprise il y a quelques années par Barack OBAMA : « Si tes actions inspirent les autres à rêver davantage, à faire davantage et à se dépasser davantage alors tu es un leader ».

Qu’est-ce que les jeunes peuvent faire pour changer le monde actuel caractérisé par les tueries, les guerres, la mauvaise gouvernance, la dictature, l’analphabétisme, le chômage endémique, …

La première chose c’est de prendre conscience et de  bien se former car sans formation ni professionnalisme, rien ne peut changer. En effet, l’amateurisme est pour beaucoup dans la plupart des échecs du moment surtout dans les pays en voie de développement. Ensuite, les jeunes doivent se réapproprier la valeur de l’être humain qui doit être au centre de toute décision et de toute action. Le déclin du monde d’aujourd’hui est dû aux calculs d’intérêts, géostratégiques et à l’appât du gain. La dignité, le respect de la personne ainsi que le développement humain intégral sont sacrifiés au profit des avancées économiques et des intérêts lugubres quitte à bouleverser la quiétude de la planète. C’est là où nous les jeunes d’aujourd’hui devons proposer des alternatives concrètes.

Quel est le dirigeant du monde pour lequel tu veux ressembler ?

Nelson MANDELA sans aucun doute ! En effet, Madiba est pour moi le meilleur dirigeant que le monde en général et l’Afrique en particulier ont connu. En effet, il a su transcender les considérations personnelles, égoïstes, claniques et vindicatives que tout le monde aurait jugé légitimes pour ne faire valoir que l’intérêt national même si en le faisant il a dû consentir encore plus de sacrifices au-delà de ce qu’il a déjà subi. Il a prouvé à suffisance que tout le monde n’a toujours pas raison et qu’on a le droit de voir les choses différemment pourvu que l’intérêt d’un plus grand nombre possible compte. En quittant le monde le 05 décembre 2013, une journée particulière pour la Centrafrique, j’ai toujours eu la forte conviction qu’il veut nous léguer un héritage et qu’il nous faut un MANDELA à la centrafricaine, une « madibalisation » des esprits et des cœurs.

Quels sont les cinq (5) mots qui peuvent mieux te qualifier ?

Je ne le sais pas. Mais comme Je sais que ces cinq mots ne vous convaincrons  pas, alors je me livre au fastidieux exercice de te proposer  humblement les cinq mots qui traduisent les valeurs auxquelles j’aspire profondément, au risque de me déifier : Honnêteté, Audace, Altruisme, Discrétion, Indépendance.

–   Quels sont tes projets d’avenir (immédiat, à long terme et à moyen terme) :

Ils sont très nombreux. Immédiatement, je compte achever mes longues mais passionnantes études médicales qui absorbent une bonne partie de mon temps et si possible avec une spécialisation. Je compte aussi achever le travail de formation de la relève au niveau de mes associations car je travaille avec beaucoup de jeunes pleins de bonne volonté qui continuent d’apprendre et mon rêve est de les voir d’ici quelques mois et années  prendre la relève efficacement car une des choses qui a tué notre pays est que les leaders ne préparent jamais de relève liant les institutions à leur personne. Dès qu’ils meurent, c’est le désastre…

A moyen terme, je compte renouer avec l’écriture qui a toujours été pour moi une passion que j’ai dû mettre en veilleuse à cause des études et toutes les autres charges associatives. Le début dans le cinéma en tant que réalisateur me tente aussi de progresser un peu dans le domaine si les possibilités le permettent.

A long terme, je pense ouvrir un centre d’expertise pour l’accompagnement des structures des jeunes. J’aimerai aussi ouvrir un grand complexe de formation de qualité pour les jeunes filles et garçons avec internat et centre hospitalier pour les pauvres.