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Rencontre avec un élève-médecin, la vie dans les hôpitaux à Bangui

Travaillant souvent dans de conditions difficiles, accusés d’extorquer de l’argent aux malades et de vente illégale de médicaments, récemment en grève pour revendiquer de meilleures conditions de travail et le payement des indemnités de stage, les élèves-médecins sont le plus souvent oubliés pourtant ce sont des partenaires des Centre Hospitaliers Universitaires. Nous recevons Tiburce Anselme YAFONDO qui est un conseiller des Internes des CHU de Bangui

Eyesango: Nous vous remercions pour votre disponibilité, pouvez-vous présentez ?
Anselty : Je réponds au nom de Tiburce Anselme YAFONDO, de nationalité Centrafricain, je suis interne des Hôpitaux (5e Année de Médecine) dans les CHU (Centre Hospitaliers Universitaires) de Bangui. Je suis de service actuellement au Complexe Pédiatrique de Bangui, précisément à la Clinique Médicale Infantile A (qui prend en charge les enfants de 3- 16 ans et les drépanocytaires).

Eyesango: Quelle a été votre motivation quand vous vous êtes décidé pour faire des études de médecine ?
Anselty : C’était depuis l’âge de 16 ans que j’ai eu la vocation d’exercer l’art médical. A l’époque, je me souviens que j’étais hospitalisé au service de la chirurgie infantile au cours de laquelle je devrais subir une intervention chirurgicale. Peu avant l’intervention, le chirurgien m’avait demandé ce que je voulais faire dans la vie et je lui ai répondu sans hésité que je souhaiterai être Médecin comme lui. Dieu merci, cette prédisposition que j’éprouvais se réalise en ce moment dans ma vie. Aussi, j’aimais tant aider les gens, car je ne veux pas voir des humains comme moi souffrir. Le désir d’aider les autres à retrouver la santé, à se sentir en bonne santé a encouragé davantage cette bonne décision. Donc ce sont toutes ces raisons, qui m’ont motivé à choisir d’être médecin.

Eyesango: Après plusieurs années, et presqu’à la fin de votre cycle, quelles sont vos impressions ?
Anselty : ce sont des impressions de satisfaction du fait que mon rêve d’enfance se réalisera très bientôt. Malgré les difficultés que nous éprouvons tous les jours, nous serons les coudes et nous avançons, c’est l’essentiel.
Mais il faut savoir que les études médicales ne sont pas faciles. Le plus dur est qu’on est appelé à avoir la vie des gens entre nos mains, donc il faut être à la hauteur de la tâche qui est la nôtre. J’ai, au cours de mes études, appris beaucoup de choses et c’est l’occasion pour moi au nom des autres étudiants de remercier l’université de Bangui pour les efforts consentis dans la formation des futurs médecins que nous sommes. Nous étions proches des malades dès la première année et cela nous a permis d’avoir une idée de notre métier en touchant la réalité des doigts.

Eyesango: Vous êtes interne des hôpitaux, que signifie cette expression et quelles sont vos tâches concrètement ?
Anselty : Il faut savoir que, est interne l’étudiant de 3e Année du 2e Cycle d’Etudes Médicales (5e Année de Médecine) qui, normalement devrait être interné dans le CHU pour assurer ses tâches qui sont :
Les Internes font des observations rapides des malades vus en hospitalisation ou en urgences. Ils prescrivent les examens complémentaires et les premiers soins. Ils participent à certains actes médico-chirurgicaux et assurent le suivi des malades. Ils encadrent les Externes 1 et 2 (Etudiants de 3e et 4e année) qui sont dans leurs services. L’interne assiste le Médecin dans les actes médico chirurgicaux et exécute les instructions de ce dernier en ce qui concerne la prise en charge des malades. Il est le chef de l’équipe de garde aux urgences, toujours sous la supervision du Médecin de garde.

Eyesango: Pour votre stage dans les CHU, recevez-vous des allocations d’études? Une bourse par exemple ?
Anselty : Hélas non!!! Pour moi particulièrement, je ne suis pas boursier et ce, depuis 4 ans déjà. Normalement la bourse est octroyée chaque année en fonction certains critères notamment les résultats académiques, l’âge, …
Malheureusement les critères ne sont rarement respectés et il n’y a qu’une poignée de candidats qui sont retenus. Il faut vraiment que les critères soient respectés pour nous soulager des frais estudiantins. C’est vraiment dommage car vous savez, certains n’ont pas d’autres sources de revenus que la bourse pour les aider (payer les polycopiés des cours, le transport pour le stage, la connexion pour les recherches….). Pour le stage hospitalier, dès la quatrième année, l’externes 2 à droit à une indemnité de stage qui s’élève à 10.000F CFA (soit 15,26 euros) par mois et l’interne à une indemnité de 15.000 F CFA (soit 23 Euros).

Eyesango: Et au niveau de l’hôpital, quelle est l’entité qui est habilitée à vous prendre en charge notamment à payer vos indemnités de stage ?
Anselty : Au niveau des hôpitaux, ce sont les services financiers de ces centres à travers les recettes propres qui devront payer nos indemnités. Ces recettes proviennent des frais des actes médico-chirurgicaux, de consultation, des examens de laboratoire…. Donc chaque mois, le gestionnaire fait les états des indemnités et procède au payement des bénéficiaires.

Eyesango: Et ces payements se font régulièrement ?
Anselty: Il s’agit de l’épineux problème. Voyez-vous, c’est depuis 6 mois que ces indemnités ne sont pas payées. Dans certains CHU, d’autres entre 4 à 5 mois. C’est justement la principale raison de nos grèves. Mais malgré tout ça, nous sommes toujours disponibles au service de nos malades.

Eyesango: Récemment vous étiez en grève de trois jours, pourquoi cette décision d’entrer en grève?
Anselty : Vous savez, nous sommes des partenaires de ces CHU. La faculté nous envoie dans ces centres pour la phase pratique de notre discipline et aussi pour aider aux recherches dans le cadre de la santé. Nous apportons notre expertise et main d’œuvre aux formations sanitaires. En contre partie les responsables de ces centres doivent faire des efforts pour nous mettre dans les conditions requises pour bien exercer. Malheureusement les conditions dans lesquelles nous travaillons ne sont pas acceptables. Le strict minimum manque et nous revendiquons de meilleures conditions de travail ainsi que le payement des arriérés de nos indemnités de stage.

Eyesango: Votre mouvement avait eu gain de cause ou bien des promesses ont été faites ?
Anselty : Nos revendications n’ont pas eux un écho favorable. Jusque là, les arriérés ne sont pas payés. Les failles constatées dans notre prise en charge ne sont pas encore corrigées. Pour les promesses, elles ont été faites mais jusque là, rien de concret.

Eyesango: Certains parents accusent les élèves médecins que vous êtes et le personnel médical de les extorquer de l’argent, confirmer-vous cela ? Ou vous les infirmer ?
Anselty : En tant qu’élèves médecins nous sommes dans les CHU comme des partenaires. Notre statut ne nous permet pas d’avoir accès directement aux frais des actes que les malades payent. Et aucun personnel ne doit percevoir de l’argent directement des mains des patients ou des parents de malades s’il n’est pas habilité à percevoir cet argent.
Malheureusement, certains (sauf les élèves Médecins bien évidemment) se lancent dans cette pratique contraire à l’étique et qui est effectivement du rackettage. Tous les frais des actes, doivent être payés à la caisse de l’hôpital contre un reçu et non entre les mains d’un personnel quelconque dans le service. Je vous infirme l’accusation portée contre les élèves-médecins d’extorquer de l’argent aux patients. Nous n’avons pas le droit de percevoir de l’argent entre les mains des patients car cela est contre la déontologie médicale. Les textes prévoient que si un élève-médecin est surpris dans ce genre de pratique, il sera exclut de la faculté.

Eyesango: Et il parait que certains médicaments sont en vente exclusivement par le personnel soignant pourtant des pharmacies sont disponibles dans les hôpitaux, est-ce vrai ?
Anselty : C’est vraiment un sérieux problème la vente parallèle des médicaments. Puisque nous ne sommes pas concernés par cette pratique, je ne veux pas me prononcer là-dessus. Cependant, ces ventes parallèles se passent réellement et c’est regrettable. Il est de l’autorité des responsables de ces CHU de prendre les dispositions nécessaires afin d’empêcher cette pratique qui déshonore le personnel médical. Autre chose, il faut aussi que les responsables de l’UCM (Unité de Cession des Médicaments, organe qui est officiellement chargé de vendre les médicaments dans les centres hospitaliers à travers les points de vente) puissent approvisionner régulièrement les pharmacies en produits pour qu’il n’y ait pas rupture de certains médicaments de première nécessité.
Nous constatons beaucoup de cas de rupture au niveau des pharmacies de l’UCM et ce sont ces ruptures qui favorisent l’émergence des ventes parallèles des médicaments directement par certains personnels soignant mal intentionnés. Donc vous voyez, c’est un problème à plusieurs équations qu’il faut résoudre.

Eyesango: On parle généralement du personnel et on les fustige de ne pas donner les premiers soins aux malades si une somme n’est pas versée, qu’en dites-vous ?
Anselty : Ecoutez !! Il faut que la population centrafricaine sache que depuis 1993, la conférence des ministres de la santé tenue à Bamako au Mali sur les soins de santé primaires, qui s’est soldée par « l’initiative de Bamako » exige que chaque individu paye sa santé. La santé n’est plus gratuite. C’est pourquoi,on voit de nos jours dans d’autres pays, la création de ce qu’on appelle «Assurance Santé», «mutuelle de santé» … pour la prise en charge financière en cas de maladie. Cependant, pour le Centrafricain, il existe les produits d’urgence où à chaque fois qu’il arrive, il doit être pris en charge d’abord. C’est faux !
D’ailleurs les pharmacies de cession existant dans les CHU sont des entités distinctes et indépendantes des CHU. Sa gestion ne dépend pas de ces derniers. Je pense qu’il faut que la population soit sensibilisée. Ainsi, accuser à tort le personnel médical de ne pas donner les « premiers soins » n’est pas du tout acceptable.
C’est notre devoir de soigner, et on peut le faire que dans la mesure où on met à notre disposition des moyens qu’il faut.

Eyesango: Disposez-vous des matériels nécessaires pour les interventions ?
Anselty : Nous avons un plateau technique déficient. Mais je préfère ne pas me prononcer sur ce problème car c’est purement politique et relève de la compétence des autorités administratives et sanitaires.

Eyesango: D’accord mais le pourcentage de décès en Centrafrique est parmi les plus élevés au monde, quel est votre point de vue en tant que personnel soignant ?
Anselty : Que des efforts restent à fournir pour rehausser l’espérance de vie en Centrafrique. Que le gouvernement accorde une priorité aux problèmes de santé et plus de moyens au personnel soignant pour faire leur travail. Que les moyens techniques soient mis à la disposition du personnel pour la prise en charge des patients. Que les autres composantes de la bonne santé (état de bien être physique, moral, social et psychique) soient aussi prises en compte. Que la population centrafricaine apprenne à prévenir les maladies et qu’elle vienne à temps à l’hôpital en cas de maladie, pour la prise en charge précoce. Au fait beaucoup reste à faire afin réduire le taux de mortalité et augmenter l’espérance de vie. (Il faut noter que la mortalité est plus élevée surtout chez les enfants de moins de 5 ans et les femmes enceintes). Voilà quelques pistes de réflexion pour sortir de cette impasse.

Eyesango: Quelle est selon vous, le niveau de collaboration avec vos responsables directs dans les hôpitaux ?
Anselty : Nous entretenons une parfaite et franche collaboration avec nos maîtres qui sont toujours là pour nous encadrer et donner les orientations nécessaires dans le cadre de notre formation. Nos responsables directs sont les Chefs des services chez qui, nous sommes sous leurs autorités et la plupart sont aussi nos professeurs à la Faculté donc c’est une suite logique de collaboration, dans les services à l’hôpital.

Eyesango: D’ici quelques années, vous serez médecin généraliste, quels sont vos projets d’avenir?
Anselty : Mon objectif, c’est d’abord de valider la préclinique afin d’avoir accès au stage rural, ce qui va me donner l’occasion d’exercer en tant que « médecin » en province pendant 9 mois et ensuite de valider la clinique de sortie pour obtenir mon diplôme de Doctorat d’Etat en Médecine. Je souhaite me mettre rapidement au service de mes compatriotes qui ont besoin de médecins partout dans les quatre coins de la RCA. Au fait, j’ai beaucoup de projets tant sur le plan professionnel que privé. Je pense à mes compatriotes des provinces qui doivent avoir aussi droit aux soins spécialisés. Le plus important pour moi est de finir en beauté, me mettre à la disposition de mon pays et chercher les moyens pour me spécialiser.

Eyesango: Et si vous avez la possibilité d’aller continuer en spécialité, quel sera votre choix ?
Anselty : La Chirurgie. C’est une spécialité qui me passionne depuis le début de ma formation médicale.

Eyesango: Avez-vous un dernier mot à dire ?
Anselty : Mon dernier mot va à l’endroit de jeunesse la de mon pays. Je voudrais que nous comprenons que l’avenir du pays est entre nos mains, donc nous devons nous battre pour tenir le flambeau de la patrie. Nous sommes appelés à prendre le relai du développement et de la construction de notre pays.
Il y a certes beaucoup de défis à relever mais unis, nous parviendrons à bâtir un RCA meilleur avec une population saine. A ceux qui aspirent à la formation médicale, je leur dis que la formation médicale nécessite beaucoup de sacrifices et du courage. Et que seul le travail peut libérer l’homme.

Eyesango: Je vous remercie pour votre disponibilité
Anselty : C’est à moi de vous remercier. Je vous encourage pour le travail que vous faites pour le pays. Je vous remercie pour l’occasion que vous m’avez offerte pour parler de nos conditions de travail.