À la rencontre de Cédric Ouanekpone, jeune médecin centrafricain

Le 3 octobre 2018, l’ONG CNRJ (Cercles Nationaux de la Réflexion sur la Jeunesse) a dévoilé la liste des nominés au prix mondial de l’Humanisme de la jeunesse*. Les citoyens de tous les pays pouvaient proposer, grâce à la vingtaine de CNRJ dans le monde, un ou une candidate, au prix mondial de l’Humanisme de la jeunesse.

Cédric Ouanekpone, jeune médecin centrafricain, fait partie des quatre jeunes sélectionnés. Et il a bien voulu échanger avec nous sur sa vie, ses combats,…

Cédric Ouanekpone, jeune médecin centrafricain nominé au prix mondial de l’Humanisme de la jeunesse. (Crédit Photo: Page Facebook de Cedric Ouanekpone)

Bonjour, peux-tu te présenter à nos chers lecteurs ? 

Cédric Patrick Le Grand OUANEKPONE, je suis centrafricain. J’ai 32 ans et je suis médecin, en cours de spécialisation en néphrologie.

Quand as-tu commencé à œuvrer pour la jeunesse?

J’ai commencé à œuvrer pour la jeunesse dès le lycée lorsque j’ai pris conscience que pour une société digne de l’Homme, il fallait un investissement réel et sincère dans la jeunesse. J’ai alors intégré le club RFI Bangui Fononon, qui fait la promotion de la jeunesse et de la culture. Conférence débats, poésie, pièces de théâtre, concours de danse et de chanson rythmaient ma vie en dehors de l’école.

Puis, lorsque je suis devenu le président de la coordination nationale de ce club, ma vision était d’en faire un « laboratoire » de formation des jeunes leaders. Je crois que pour avoir plus d’impact, il faut qu’il y ait beaucoup de jeunes formés intellectuellement, mais surtout humainement ! Pour moi, c’est un objectif qui a été atteint. Si tu parcours le peu de structures crédibles de jeunes qui existent en Centrafrique, tu trouveras certainement un ancien membre du club RFI.

Depuis tu continues à t’engager pour la jeunesse… 

Je suis d’accord avec Mandela : le leadership n’est pas positionnel mais comportemental. Mon but est de permettre à d’autres jeunes de développer leur potentiel et de réveiller le géant qui sommeille en eux.

J’ai aidé à créer plusieurs associations des jeunes, couvrant tous les objectifs du développement durable, dont je n’ai pas nécessairement été le premier responsable. Je fais aussi du mentorat depuis plus de 10 ans. Je rencontre les jeunes, parfois en tête à tête si c’est nécessaire. En 2016 par exemple, j’ai totalisé plus de 50 formations animées bénévolement en faveur des associations des jeunes.

Mais un de mes engagements les plus importants a été à la coordination des jeunes de la paroisse Notre Dame de Fatima . On a accompagné les jeunes dans cette partie de la capitale centrafricaine, qui a été très touchée lors de la dernière crise. On a mis en place des centres d’écoute, des fora des jeunes… On a même réalisé un film dont j’ai eu l’honneur d’être le réalisateur. Il s’intitule « la Colombe », on l’a fait avec les moyens de bord pour sensibiliser à la paix…

Bref, en dehors du travail à l’hôpital, la quasi-totalité de mes temps libres est consacré aux jeunes et aux enfants : formation, cours d’anglais, mentorat, art-thérapie avec les petits…

As-tu été confronté à des difficultés dans ton parcours ? 

Bien sur que oui ! La majorité des difficultés rencontrées étaient d’ordre social, financier et psychologique. Lorsque les gens ne partagent pas ta vision, ils ne peuvent pas accepter tes choix … Par exemple, certains ont estimé que je gâchais beaucoup de potentialités dans le bénévolat… Dans ces genres de situations, il faut écouter son cœur pour garder le cap et avancer. Ma force a toujours été de faire ce que j’aime quel qu’en soit le prix. Par ailleurs, issue d’une famille modeste, j’ai été préparé contre les difficultés d’ordre matériel et financier.. J’ai grandi en utilisant les moyens du bord et j’ai appris à me contenter du peu que j’ai.

Cédric Ouanekpone, avec des membres de YALI-RCA (Crédit Photo: Page Facebook de Cedric Ouanekpone)

CNRJ vient de publier la liste des quatre jeunes nominés au prix mondial de l’Humanisme de la jeunesse, qu’est ce que ça te fait d’être sélectionné ?

C’est un grand honneur pour ma modeste personne. C’est la preuve qu’au-delà de mes faiblesses humaines, je suis resté sur la bonne voie, que je n’ai pas eu tort de servir les autres avec joie et désintéressement. C’est la preuve qu’on ne perd rien en faisant le bien, même dans la discrétion la plus totale, car tôt ou tard il sera remarqué.

Cette nomination devra être un signe fort d’encouragement pour tous ceux qui œuvrent pour le bien et la dignité de l’Homme dans les coins les plus oubliés du monde… comme mon pays la RCA. J’aimerais aussi rendre un vibrant hommage aux structures comme le CNRJ, qui ont cet élan d’humanisme pour aller loin s’occuper des cas « désespérés » et souvent oubliés du grand public.

Et si tu venais à remporter ce prix, à qui le décernerais-tu ? 

Je le décernerais à tous les enfants qui sont nés sous des bâches et des tentes sur les sites de déplacés et de réfugiés. Aucun enfant ne mérite de venir au monde dans de telles circonstances. Qu’ils sachent que pour moi, ils sont des héros.

Ce prix sera aussi celui de tous les jeunes qui nuit et jour, par leurs actions, se battent pour la paix et pour la dignité dans mon pays la RCA, dans toute l’Afrique et dans le monde. Car ces jeunes symbolisent l’espoir et le remède à l’isolationnisme, la peur, l’indifférence, le populisme et la manipulation qui gagnent notre monde…

Je le décernerais à ceux avec qui nous avons travaillé pendant les moments les plus fous de cette crise en RCA, pour les moments de joie et de malheurs que nous avions traversés ensemble.

Enfin, à ma famille qui a su faire preuve de générosité pour accepter mes choix et me laisser suivre le désir qui me brûlait le cœur : servir les autres. Elle n’est jamais allée à contre-courant de mes actions, malgré l’insécurité et la peur qui régnaient dans le pays. Alors que j’aurai pu être un remède à sa modestie, ma famille a fait le sacrifice de me laisser suivre ma voie, risquant ma vie à chaque minute de chaque jour pour sauver d’autres vies.

Cédric avec les enfants sur e site des PDIs(Crédit Photo: Page Facebook de Cedric Ouanekpone)

Ton pays, la RCA, traverse depuis quelques années déjà la pire crise de son histoire, quelle peut être la contribution de la jeunesse centrafricaine pour endiguer cette crise?

La contribution de la jeunesse est essentielle pour mettre un terme à cette crise. Même si elle est souvent accusée à tort et à travers, elle demeure la plus grande victime. Les jeunes sont ceux qui ont payé le plus lourd tribut de cette guerre cauchemardesque, que nous avons vécue dans notre chair. C’est à nous, jeunes, de dire non à la manipulation, à la violence et au gain facile.

Il est temps de quitter les faux-débats pour s’attaquer aux vrais défis que sont la précarité, l’ignorance, le chômage et la pauvreté sous toutes ses formes. Il est plus que temps d’entreprendre, d’innover afin d’acquérir notre autonomie, qui est l’arme la plus puissante pour décourager ceux qui nous montent les uns contre les autres.

Quel message aimerais-tu passer à la jeunesse en général ? 

Aux jeunes, l’avenir nous appartient. Ne perdons pas le courage d’oser, d’entreprendre, d’innover et de sortir le géant qui sommeille en nous. Prenons notre responsabilité pour une Centrafrique meilleure et pour un monde digne de tous, en particulier pour les plus démunis et les plus faibles. Nous avons la chance d’écrire de nouvelles pages de l’Histoire avec un monde plus humain et plus pacifique. Ne laissons pas cette chance nous filer entre les doigts.

Comment te contacter ?

Page Facebook: Cédric Ouanekpone, Tweeter: @CdricSon; Courriel:ouane_cedric@yahoo.fr

Son parcours détaillé

Cédric Ouanekpone a d’abord été à la faculté des sciences de la santé de l’Université de Bangui, où il a défendu sa thèse de doctorat en médecine en juillet 2015. Il a ensuite pris part à la formation en leadership civique au centre YALI (Young African Leaders Initiative) de l’Afrique de l’Est à Kenyatta University (Nairobi), puis au Camp des mentors et mentees de YALI organisé à Kigali au Rwanda par l’Université de l’Ohio, au stage médical à l’hôpital universitaire catholique de Daegu en Corée du sud et à la formation en leadership civique à l’Université de l’Indiana (Bloomington, Etats-Unis) dans le cadre du prestigieux Mandela Washington Fellowship, mis en place par l’Ancien président Américain Barack Obama en faveur des jeunes leaders africains et en hommage à Nelson Mandela.

Sur le plan professionnel, il a travaillé bénévolement pendant 3 ans au centre de santé Notre Dame de Fatima à Bangui qui s’occupe des personnes déplacés et démunies en particulier les enfants, les femmes enceintes et les personnes âgées. Suite à son intégration dans la fonction publique centrafricaine en mars 2017, il a été affecté à l’hôpital préfectoral de Ndélé dans le Nord de la Centrafrique (encore occupé par les groupes armées) où il a travaillé jusqu’en décembre 2017, date à laquelle l’Université Cheick Anta Diop de Dakar lui a notifié son admission en spécialisation néphrologie qu’il poursuit actuellement.

Cédric Ouanekpone a aussi travaillé comme instructeur en premiers secours dans le cadre du projet de restauration de la sécurité intérieur, mené par l’Union Européenne et son partenaire Civipol Conseil. Il a aussi été consultant chercheur pour le compte de la RCA auprès de Global Integrity, qui travaille avec la Fondation Mo Ibrahim pour établir le score d’Intégrité en Afrique.

*Le prix de l’Humanisme jeunesse concerne, forcément, un ou une jeune âgé-e de 16 à 35 ans. Il se déroule à la même période que le prix mondial de l’humanisme général, décerné à Ohrid en Macédoine. Il est donné à des personnes remarquables, « que l’on peut remarquer », sur la question de l’Humanisme.