Danielle Mbari: « une nouvelle Centrafrique est possible »

Depuis le début de la crise en décembre 2012, cette femme, la cinquantaine se bat sur les réseaux sociaux pour l’éveil de la conscience centrafricaine. Après le chaos installé d’un coté par les Seleka et de l’autre coté les Antibalaka, Danielle Mbari se bat quotidiennement en sensibilisant les centrafricains de tous bords pour la réconciliation et le vivre-ensemble. Danielle et plusieurs autres centrafricains sont appelés les gens qui font la paix. Car ils ne se limitent pas à faire des critiques acerbes ou à rejeter la responsabilité sur l’un ou l’autre camp. Elle a ainsi contribué à lancer un projet dont sa réalisation est très symbolique pour la réconciliation entre musulmans et chrétiens, il s’agit de la reconstruction par les chrétiens et les musulmans de la mosquée de Lakouaga, l’une des mosquées les plus fréquentées à Bangui par les fidèles musulmans, détruite par la population lors du conflit. La présidente de l’association Sango, a accepté de répondre à nos questions à cœur ouvert en parlant de son engagement pour la RCA.

1-Bonjour, peux-tu te présenter et nous dire qui se cache derrière cette image qui te représente?

DM : Je m’appelle Danielle Mbari, j’ai 54 ans et suis mère de quatre enfants. Je suis née et réside en France. Derrière cette image et les apparences se cache une Centrafricaine, par alliance depuis 2008, et de cœur depuis maintenant 19 ans.

 2-La RCA traverse depuis plusieurs années des crises politico-militaires, la dernière en date qui a fait chavirer le navire est celle qui a débuté en décembre 2012, une véritable tragédie. Alors pour toi, qui es centrafricaine, quelles en sont les causes profondes?

DM: A l’échelle nationale, ces crises sont les conséquences d’une mauvaise gestion des affaires, d’une mauvaise gouvernance, d’un problème d’hommes. Un pays est comme une entreprise : avec un mauvais management et des ressources (y-compris les ressources humaines) mal gérées, c’est la faillite assurée ! Cependant, s’il est question de définir les causes profondes, il faut élargir le zoom pour une analyse à l’échelle mondiale. Cela ne va alors pas sans évoquer la politique africaine du colonisateur depuis une indépendance malheureusement restée très théorique. La RCA avec son sous-développement, ses crises etc., n’est que le produit d’un système politico-économique gigantesque établi, huilé et rodé pour servir et préserver la domination occidentale dont l’une des armes invisibles est la désinformation tandis que l’arme visible téléguidée sur le terrain est la masse humaine. Les deux sont malheureusement très efficaces !

3-Comment faire pour endiguer ces crises qui n’en finissent pas en Centrafrique?
DM:
En fait, il faudrait une révolution ! Je l’entends non pas dans le sens d’une révolte sanguinaire, mais plutôt d’un changement radical des mentalités et des comportements afin qu’un état de faits qui maintient la quasi-totalité de la population dans une misère dramatique soit effectivement ré-vo-lu. Les choses ne changent pas d’elles-mêmes. C’est à l’Homme que revient la responsabilité de changer, d’abord lui-même, pour ensuite changer les choses.

4-Penses-tu que les Centrafricains partagent la responsabilité dans le drame que connait notre pays?
DM:
C’est une évidence ! La responsabilité se partage entre les Centrafricains à différents niveaux : en tout premier lieu les dirigeants : la responsabilité initiale revient au président déchu, François Bozizé. Il est à l’origine de la rébellion Seleka qui a trouvé son essence même dans le non-respect des engagements qu’il avait pris envers les mercenaires qui l’avaient porté au pouvoir en 2003. Face à une rébellion montante, il disposait de toutes les informations et stratégies nécessaires pour la stopper et n’a pas jugé bon d’agir, au détriment du peuple. Une fois au pouvoir, Djotodia n’a pas su l’exercer, laissant ses troupes se payer sur la population, fertilisant ainsi le terreau d’une contre-rébellion, les Anti-balaka. Viennent ensuite ceux qu’on appelle à plus ou moins juste titre les « élites » et la « classe politique » qui ont brillé par leur inertie, un laisser-faire et/ou la stratégie de « chercher à manger », faisant fi de l’intérêt collectif. Pour finir, disons qu’il n’y a pas d’oppresseurs sans opprimés, pas de corrompus sans corrupteurs, pas de chef rebelle sans rebelle etc. Même si l’on conçoit que l’analphabétisme favorise le suivisme, je pense que chacun a effectivement sa part de responsabilité. Je cite volontiers Joan Borysenko, « Chaque jour nous avons le choix : d’exercer des tensions ou de pratiquer la paix. »

 5- Quelle doit être la place de la jeunesse en Centrafrique dans la résolution du conflit actuel qui continue de faire de milliers de victimes ?

DM: Les jeunes ont un rôle clé à jouer dans la résolution du conflit actuel. C’est évident qu’ils n’ont pas l’expérience des anciens, mais dès lors qu’il s’agit justement de ne pas reproduire les erreurs du passé, notamment sur le plan politique, les jeunes peuvent et doivent contribuer à instaurer de nouvelles normes. Face à des autorités de transition qui font perdurer les anciennes pratiques et des forces armées internationales manifestement peu motivées à rétablir la sécurité, ils peuvent et doivent s’impliquer, non pas dans la violence et le désordre, mais en se rassemblant et s’organisant pacifiquement pour faire entendre leur voix, au moins pour signifier ce qu’ils ne veulent pas, à savoir la guerre, le conflit, l’insécurité. La paix se fait à tous les niveaux, à commencer par l’entourage, les amis, la famille, le quartier, le village, la ville. Les jeunes, plutôt que de suivre ceux qui sèment le désordre, doivent faire tout leur possible pour pacifier et fédérer les forces positives. C’est leur avenir qui est en jeu.

6-Quelles sont, selon toi, les principales qualités que les jeunes Centrafricains doivent acquérir pour faire face aux défis qui les entourent?
DM:
Sont de mise, à mon avis, lucidité et de discernement ouverture d’esprit, humilité, discipline et détermination. Les jeunes ont hérité de mauvaises valeurs dans un univers marqué d’une gabegie arrogante. Leur perspective d’avenir ne doit pas se limiter aux deux options « traditionnelles »: devenir président ou se sortir du bled ! Ils doivent comprendre que ce sont eux qui dessinent l’avenir, le leur, celui de leurs enfants et que c’est par le travail et les forces conjuguées de tous qu’ils pourront contribuer à faire rentrer la RCA, qui en offre, somme toute, toutes les possibilités, dans le concert des nations.

7-Récemment, tu as séjourné à Bangui. Dans quel état d’esprit ton séjour s’est passé ? Que retiens-tu de ce voyage?

DM: C’était mon premier séjour depuis les évènements qui ont frappé le pays. Je savais que je ne retrouverais pas le Bangui que j’avais laissé en janvier 2012. Ce séjour m’a permis de prendre la pleine mesure de la situation, humanitaire, sécuritaire et des problèmes qui minent le quotidien d’une population fatiguée, matériellement et moralement épuisée et prise au piège par les belligérants et les bandits. Le pays est à plat, tout est à refaire, ou plutôt tout est à faire, à faire idéalement autrement ! J’éprouve une immense considération pour toutes les âmes vaillantes qui n’ont pas baissé les bras, ont trouvé la force de repartir de rien, font des projets et croient en l’avenir.

8-Ton passage à Bangui t’a permis de réaliser une grande action, celle de pouvoir s’unir avec des volontaires pour reconstruire la mosquée de Lakouanga, comment est apparue cette idée? Quels en sont les initiateurs? Quel message voulez-vous faire passer à travers ce projet qui va dans le sens de la réconciliation?

DM : Etant à 6000 km de la RCA, j’étais lasse de parler de la souffrance des Centrafricains et ai lancé un appel aux dons dans le but de mener une action pour aider. Parallèlement, j’interrogeais les compatriotes basés en Centrafrique qui étaient, à mon sens, les mieux placés pour savoir quel type d’action mener. L’écho est venu d’un habitant du quartier Lakouanga, Christian Ndotah, avec plusieurs propositions, dont la rénovation de la mosquée de Lakouanga, qui lui tenait à cœur. Cette action-là a retenu mon attention car elle allait véritablement dans le sens d’une recherche de la cohésion sociale. Je vois trois messages à travers ce projet : le premier, c’est de rappeler que musulmans et chrétiens, tous prient un même Dieu et que la religion qui n’est pas à l’origine des conflits ne doit pas être utilisée pour les aggraver. Toutes les communautés, musulmans, chrétiens, animistes, tous ont leur place dans la société, dans le pays. Le second, c’est qu’au lieu de demander que la paix revienne, c’est à nous, à chacun d’AGIR pour la faire ! Quand on veut la paix, il faut en tout cas que l’un fasse un pas vers l’autre. Sans cela, comme nous l’observons depuis des mois, la situation stagne et dégénère. Enfin, c’est aussi un message d’espoir : quel que soit l’état désastreux d’un pays, d’un édifice, d’une mosquée, rien n’est impossible à reconstruire pour autant que les Hommes en aient la ferme volonté et se rassemblent autour d’un même projet.

9-Parles-nous un peu de tes projets, à court, moyen et long termes?

DM: Dans l’immédiat, je finalise un ouvrage sur la cuisine centrafricaine qui sera publié prochainement.

D’autre part, je travaille sur l’organisation d’un festival de musique et des arts de la parole « Sîrîrî na bê » pour contribuer à une sensibilisation sur la paix, contre le racisme et toute forme de discrimination. Si tout se passe bien, il se tiendra à Bangui avant la fin de l’année.
A moyen et long terme, l’association Sängö que je préside souhaite créer un centre socio-éducatif, d’abord à Bangui, puis plus tard un autre dans le Mbomou quand la sécurité permettra.

10- Pour toi, une Nouvelle Centrafrique où la paix est acquise, le développement une préoccupation de tous et l’unité acceptée par tous, est-ce possible?

DM: Bien sûr que c’est possible ! Certes, on ne refera ni le monde, ni l’Histoire, mais comme dans tous les rapports de force, il y a moyen d’ajuster des paramètres pour rétablir des conditions plus équitables pour les différentes parties. Cela s’applique non seulement entre la RCA et les puissances étrangères, notamment la France, mais aussi au rapport entre les dirigeants et le peuple. La paix n’est jamais acquise, elle doit toujours être entretenue. C’est une mission éminemment politique. Au lieu de diviser pour mieux régner, les dirigeants, qui sont jusqu’à présent les seuls à bien manger, doivent enfin œuvrer pour le bien-être de la population, réduire au maximum les injustices sources de convoitise et hostilités, éduquer, conscientiser. Il n’est aucun pays au monde qui soit peuplé uniquement d’une population autochtone. Le Centrafrique est un pays dont la population s’est constituée de différents migrants au fil des siècles et il n’appartient pas plus à une ethnie qu’à une autre. Nous devons ouvrir nos esprits et nous resituer dans un univers où la diversité (ethnique, culturelle, confessionnelle) est une richesse et où seules la paix et l’unité procurent la force motrice indispensable au développement.

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eyesango
Citoyen du monde. Originaire de la Centrafrique, travaillant à Douala, diplômé en informatique activiste des Droits humains, leader d'opinion, voyager et échanger est ma passion...

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